Interview de Gaël Even par Valentin Lebosse.

Il y a quelques temps de cela Valentin Lebosse m’a contacté pour savoir si je pouvais me prêter à une interview dans le cadre de ces études en Master journalisme à Science Po Rennes. Nous avons trouver un créneau pour nous rencontrer. Pour planter le décors, Valentin est pêcheur et suivait mon blog.

C’est toujours difficile, il me semble, de se présenter objectivement alors je vous livre son travail en l’agrémentant de quelques photos seulement :

Gaël Even : « Je rêve qu’on puisse être payé toute l’année pour aller pêcher »
Le sweat-shirt bleu orné d’un poisson stylisé laisse facilement deviner la passion de Gaël Even : pêcheur et fier de l’être. Né le 28 novembre 1977, d’une mère infirmière et d’un père ouvrier forestier, cet Ornais d’origine (Saint-Nicolas-des-Bois, près d’Alençon), a fait de son passe-temps un travail à part entière – à la fois guide, testeur, consultant et blogueur – après avoir œuvré comme animateur nature. Adepte du tutoiement, Gaël Even remonte volontiers le cours de sa vie passée au bord de l’eau.
Qui vous a transmis le « virus » de la pêche ?
C’est mon père qui pêchait un peu tout : la truite, la carpe, le brochet… Tout gamin, il m’emmenait à la pêche. Au début, sans canne. J’attrapais les bestioles qu’il mettait au bout. Quand j’ai eu l’âge de tenir une canne, je me suis mis à la pêche.
Est-il vrai qu’à l’école, quand on vous demandait le métier que vous souhaitiez faire plus tard, vous répondiez : « pêcheur à la ligne » ?
Je disais « pêcheur ». On me rétorquait que ce n’était pas un métier. Mais je maintenais que je serais pêcheur à la ligne. Je n’ai toujours pensé qu’à ça. Je n’étais pas toujours assidu en cours. Autant la biologie me plaisait, autant les maths me sortaient par les yeux. Je me demandais quand on s’en servirait dans notre vie. Je trouvais que c’était une grosse perte de temps vis-à-vis de ce qui nous attendait. Par contre, plus j’ai avancé dans les études, plus j’ai aimé ça. Arrivé en BTS Gestion et maîtrise de l’eau, la gestion des milieux, des nappes phréatiques, ça me parlait davantage. Mais j’ai toujours voulu faire pêcheur. « J’ai toujours voulu faire pêcheur à la ligne »
Par quelle technique avez-vous débuté ?
J’ai commencé par pêcher les gardons au coup. Mais les pêches posées ne m’ont jamais trop passionné. Je ne pouvais pas rester en place. Je préférais prendre ma canne au coup et pêcher les gardons que je voyais entre les nénuphars. Après, j’ai beaucoup pêché les truites au toc. Je consacrais tous les hivers à la pêche à rôder, dans les courants, pour attraper les chevesnes, les perches… J’ai toujours adoré les pêches d’eaux vives.
Comment avez-vous étendu et perfectionné votre palette technique ? Êtes-vous autodidacte ou avez-vous eu des mentors ?
Autodidacte, c’est difficile. Je lisais plein de magazines, je me documentais. Plus tard, j’ai rencontré Sylvain Legendre qui a été mon partenaire de compète pendant plusieurs années. On s’est rencontré au collège. On pêchait tout le temps ensemble. Il y avait une émulation entre nous deux. On partait en vacances ensemble pour découvrir des rivières sur lesquelles on avait lu des articles. Un peu plus tard, j’ai rencontré Gérard Adam, dit Marc Antoine, journaliste halieutique au Pêcheur de France. Il m’a fait découvrir la pêche au mort manié [technique de pêche au carnassier, NDLR]. Il m’a aussi permis de rencontrer Michel Naudeau et Albert Drachkovitch qui avaient popularisé la pêche du sandre en France. Ils passaient 300 jours par an à pêcher dans la France entière. Donc il y avait des trucs à apprendre.
A l’âge de 16 ans, vous êtes repéré par les plus grandes marques de matériels de pêche. Comment cela est-il arrivé ?
Gérard Adam m’a fait entrer comme testeur chez Rapala qui avait un site de production à Loudéac [Côtes-d’Armor, NDLR], sous la marque Ragot. Il m’a fait visiter les locaux. J’ai rencontré les gens de chez Rapala, j’en suis ressorti avec un carton de leurres [appâts artificiels, NDLR]. J’étais devenu testeur, sponsorisé par Rapala.

Gérard Adam, une des rencontres qui a certainement le plus influencé ma vie. Merci Gégé!

Sylvain [Legendre, NDLR] s’est mis à bosser chez Berkley, comme commercial. Donc je recevais aussi des produits de chez eux. J’ai eu la chance d’accéder à plein de produits et, surtout, de rencontrer plein de gens.

Sylvain Legendre, comme un frangin pour moi. Nous avons toujours pêché pour le plaisir et sans pression, la moindre occasion est bonne.

En quoi consiste exactement le sponsoring avec les fabricants d’articles de pêche ?
Chez Rapala, je recevais des cartons avec l’ensemble des nouveautés à tester. Je faisais des retours d’expérience. Je bénéficiais aussi d’un prix sur leurs produits. De temps en temps, on me demandait d’aller à un salon pour faire nager les leurres dans les bassins et montrer aux gens comment ça marche. Il y avait aussi un côté communication : soit j’écrivais un publi-reportage, soit j’allais pêcher avec un journaliste qui rédigeait le papier. « Si vous [le sponsor, NDLR] voulez que je pêche pour vous, vous allez me payer pour le faire »

Gégé et un brochet pris au Déraball lors d’une petite sortie rien que pour nous.

Plus tard est venu le blog en collaboration avec Pure Fishing…
[Il coupe] Ah, beaucoup plus tard ! Avant ça, je suis rentré officiellement chez Pure Fishing uniquement. Je leur ai demandé : «Des cannes, des moulinets, j’en ai ; qu’est-ce qui fait que je ne viendrais que chez vous et que j’arrêterais de pêcher avec le matériel des autres ? » Pure Fishing m’a proposé de faire des compétitions avec Sylvain. Ils prenaient tous les frais à leur charge, moyennant quelques portes-ouvertes. On a eu la chance de gagner toutes les compètes au début. Cela a fait vendre énormément de matériels à la marque. Ça nous a fait connaître. Au bout de trois ans de compétitions, je me suis rendu compte que je passais 60 à 70 jours par an pour eux sur l’eau sans être payé. C’est là où il y a eu une transition et c’était une première en France : « Si vous voulez que je pêche pour vous, vous allez me payer pour le faire. » Cela fait 13 ou 14 ans que je travaille pour une marque unique.
Et concernant le blog Pure Fishing ?
C’est arrivé au bout de deux, trois ans de collaboration. Ils nous ont dit que ce serait bien d’avoir un blog. On s’est donc lancé dans l’aventure du blog. On a assez vite pris le pli.
Pourtant, vous dîtes qu’au début, c’était une contrainte.
Au début, c’était vraiment une contrainte. Je n’avais pas forcément envie de raconter mes pêches, de livrer les photos des coins où je vais. Je pensais que je n’avais pas grand chose à dire. Mais j’ai fini par y prendre goût. J’ai appris à prendre des photos pour qu’on ne reconnaisse pas l’endroit, sauf si j’en ai envie. J’essaye de donner un côté humain à mes sorties. Mes potes deviennent des personnages, je plante un décor. Tout ça avec une certaine ambiance, plus ou moins poussée : par exemple, le côté rétro de la pêche en barque, pour montrer qu’on ne pêche pas qu’avec des gros bateaux, qu’il n’y pas besoin d’un truc de fou pour attraper des poissons. J’aime bien casser les codes qu’on rencontre dans pas mal d’endroits. Il y a aussi un contenu technique pour celui qui lit entre les lignes. C’est une alchimie à trouver entre tout ça.
Depuis plusieurs années, vous êtes guide de pêche sur les rivières normandes. Les pêcheurs ont pourtant la réputation de garder jalousement leurs bons coins. Cela ne vous dérange-t-il pas de révéler vos spots de prédilection à vos clients ?
Je n’ai pas le choix. Il faut que le client attrape du poisson. Tous mes guidages sont faits par rapport à une espèce, une technique et une saisonnalité bien spécifiques. Je ne cherche pas à remplir des journées si les conditions ne sont pas réunies. Les gars viennent avec moi, d’une pour apprendre une technique, et deux pour prendre du poisson. C’est en ayant les deux que tu arrives à fidéliser tes clients.
Vous intervenez régulièrement sur la chaîne câblée Seasons, axée sur la chasse et la pêche. Cette présence médiatique est-elle motivée par la volonté de changer l’image de la pêche ?
Je n’ai que ça. J’essaye de mettre en avant les associations et les fédérations de pêche qui font des choses bien. Le seul moyen de faire passer un message, c’est de la faire passer en douceur, en argumentant ce que tu fais. Je suis payé pour ça mais je pourrais très bien ne faire que du guidage. Je serais rémunéré pareil, en faisant moins de kilomètres. Si je passe à la télé, c’est pour faire passer un message, montrer qu’on peut relâcher les poissons, qu’on les respecte et, au cas où, pointer les problèmes. « A la pêche, si on fait tout le temps la même chose, on va dans le mur »
Vous avez remporté plusieurs compétitions halieutiques, en France et à l’étranger. Pour vous, la pêche est-elle un loisir ou un sport ?
[Il réfléchit] Je pense que c’est un sport. C’est un loisir pour beaucoup de personnes, dans le sens où tout le monde peut attraper au moins un poisson. Mais pour te donner les moyens de tes ambitions, tu es obligé de développer des aptitudes physiques : l’endurance, la précision… On ne met pas du jour au lendemain un plomb de 10 grammes dans un bol à 25 mètres. C’est un équilibre entre un sport et une science : on ne connaît pas tous les paramètres de l’équation, mais s’il y a suffisamment de touches, ce sont toujours les mêmes qui seront devant. Donc il y a une connaissance des milieux, du poisson, des techniques qui entre en ligne de compte. C’est un tout. Mais il y a tellement de tempéraments différentes que pour moi, il faut parler des pêches et non pas de la pêche.
Préférez-vous la pêche en solitaire ou entre amis ?
J’aime bien faire les deux. La pêche entre amis, j’y vais pour le partage. Quand j’y vais pour moi, il y a deux options. La première, c’est quand je suis en train de découvrir une nouvelle technique. C’est le côté recherche. J’ai besoin de me mettre dans une bulle pour ça. Ce que je cherche, c’est pour moi, mais c’est aussi pour partager ensuite avec mes potes. A la pêche, si on fait tout le temps la même chose, on va dans le mur. La deuxième : quand j’ai passé une semaine à guider pour les autres, j’aime bien aussi y aller seul pour prendre du plaisir et retrouver le contact du poisson. C’est une cueillette sans garder de poisson.
Avez-vous un souvenir de pêche mémorable ?
J’en ai dans tous les registres. [Il réfléchit] Par exemple, mes premières truites de mer, sans les chercher, en pêchant les ombres communs. Ça, ça m’a marqué. D’un autre côté, les premières parties de pêche au plomb-palette, sur le lac de Guerlédan, quand les perches n’avaient jamais vu ça de leur vie, c’était un truc de fou. Des parties de pêche mémorables, j’en ai. Mais une plus que les autres, pas spécialement. J’ai vraiment eu la chance de pêcher avec des trucs nouveaux que les poissons n’avaient jamais vus. La chance que j’ai, c’est de pouvoir voyager un peu partout en France, d’avoir
un réseau de potes avec qui j’échange tout le temps, d’avoir accès aux nouveautés avant tout le monde. « J’ai des journées de 30 heures ! »

Les potes, c’est grâce à eux que je suis le pêcheur polyvalent que vous connaissez.

Guide, testeur, consultant, blogueur… Comment parvenez-vous à concilier toutes ces activités ?
J’ai des journées de 30 heures ! J’essaye d’avoir un équilibre avec la vie familiale. Je suis comme un homme-sandwich : à la fois guide, amoureux et défenseur des milieux humides. J’essaye de tout mixer. Je travaille beaucoup en sachant que je fais ce qui me plaît. Ce sont des contraintes sans en être. Si un truc ne me plaît pas, je ne le fais pas. Ou alors, il faut qu’il y ait une bonne raison. Il faut que le but me parle. Je n’ai pas assez de temps pour m’arrêter sur des trucs qui ne me plaisent pas.
La pêche vous laisse-t-elle du temps pour faire autre chose ?
Oui, je vais aux champignons, j’aime bien me balader… J’ai le temps de faire autre chose. Mais c’est une passion. Je suis vraiment bien à la pêche. Des fois, j’ai besoin de faire une pause pour être avec les gens que j’aime bien. Donc je la fais. Si j’étais célibataire, je passerais 350 jours par an sur l’eau ! Mais dans la vrai vie, ça ne se passe pas comme ça. Pour le blog, la boîte, j’ai des journées de bureau imposées. Malheureusement, il y a des fois où je ne fais pas que ce je veux.
Avez-vous de nouveaux projets pour l’avenir ?
Je rêve qu’on puisse être payé toute l’année pour aller pêcher. La com’, c’est le nerf de la guerre. Il faudrait un partenariat entre des marques et des fédérations donnant à deux ou trois mecs bien calés en pêche de quoi se balader un peu partout en France, toute l’année, pour faire des vidéos. Un peu comme ce que fait Cyrille Chauquet, un Français expatrié qui anime l’émission TV Mordu de la Pêche. Il passe son temps à voyager et faire des émissions de pêche. Sans le côté spectacle comme il le fait, lui, je préférerais insister sur la découverte du milieu, avec quelques personnages. Le côté direct, « On vous emmène pêcher à côté de chez vous», on y viendra.

un sandre aveyronnais pris lors d’un tournage Seasons.

Merci à Valentin pour cet exercice et merci également aux personnes qui ont cru et qui croient en moi et qui me permettent de véhiculer l’image de la pêche comme je la conçois.

Sur ce, je vous dis à bientôt au bord de l’eau.

14 thoughts on “Interview de Gaël Even par Valentin Lebosse.

  1. Bonjour gael,pour avoir eu la chance de partir en guidage il y a quelques années avec toi ,je tiens vraiment encore à te féliciter pour ta simplicité et ton professionalisme plein de bonne chose pour. La suite.

  2. Bien, article intéressant….Plus je lis d’articles sur les pêches de Gaēl plus je suis sensible à ses valeurs et son approche”humaniste” de la pêche! Être bon pêcheur c’est une chose mais être un vrai “humain” ça peut parfois en être une autre… Gaēl concilie les deux!!
    Mathias

    1. Bonjour Martin,

      merci pour cette intervention.
      Je suis loin d’être parfait mais j’essaye de faire de mon mieux pour améliorer les choses avec les moyens dont je dispose.
      Ce blog sans prétention première, a pour but de distraire mais aussi de vulgariser et sensibiliser.
      J’espère pouvoir continuer cette aventure encore longtemps.
      Bonne soirée
      Gaël

    1. Bonjour Philippe,
      ce compliment me touche énormément et je suis obligé de te le retourner.
      Tu œuvres également dans ce sens.
      J’ai hâte de venir taquiner tes poissons de Loire avec Jérôme.
      Bonne soirée
      Gaêl

  3. C’est bien de consacrer un peu de temps comme cela pour l ‘interview sinon j’ espere que cela va se développer rapidement en France pour la gestion comme le report de l ouverture du sandre pour pas pêcher sur les frayeres aussi pour les parcours no kil en basse Normandie qui a du mal à se développer etc à bientôt .

    1. Bonjour Loutr,

      les choses ne vont pas toujours aussi vite qu’on le souhaite. Mais globalement on va dans le bon sens. Il parait que la patience est l’apanage des pêcheurs. Pour les poissons je ne suis pas certain mais pour les changements c’est très vrai.
      Bonne soirée
      Gaël

  4. J’ai toujours cru en toi mon bon Gaël et je suis très fier de ta réussite. Et moi aussi je te remercie pour tout ce que tu m’as apporté et m’apporte encore. Je peux te retourner le compliment : « Ta rencontre a aussi beaucoup influencé ma vie de pêcheur ». J’ai trois amis capables de sentir qu’un poisson s’intéresse à leur monture ou leurre avant qu’il ne le touche : Albert Drachkovitch, Michel Naudeau et … toi. Tu es définitivement parmi les Grands ! À bientôt, au bord de l’eau.
    Gérard Adam, dit Gégé ou Marc Antoine.

    1. Merci Gégé pour ce petit mot et pour tout le reste…
      On va bientôt retourner affiner tout cela et se sera, comme à chaque un immense plaisir pour moi de partager un de ces moments de pêche rythmé par tes blagues et jeux de mots.
      A bientôt au bord de l’eau mon capitaine.

  5. Un article qui démontre que parfois nous pouvons faire de nos rêves un métier. J’ai la chance de pouvoir croiser et échanger avec un passionné au sens de l’eau hors du commun et d’une grande générosité. Toujours à la recherche de nouvelles techniques, tu as cette capacité à entrainer les béotiens pécheurs que nous sommes parfois, vers une réflexion et une recherche différente de notre approche de la pratique. « Client » je suis et j’aime ta simplicité et la facilité d’approche de ta personne. Tu n’es jamais avare de conseils même quand on te sollicite à d’autres moments. C’est à chaque fois pour moi un instant privilégié de pouvoir partager une journée de pêche en ta compagnie.

    1. Bonjour Benoit,

      merci pour ce petit mot qui ma va droit au cœur.
      J’ai peu de mérite à prendre du temps pour discuter et partager quand je croise d’autres pêcheurs car j’y prend énormément de plaisir et que j’apprends également beaucoup de choses à écouter les autres. Le partage et l’ouverture d’esprit sont de mon point de vue indispensables pour progresser dans notre passion et dans la connaissance de nos partenaires de jeu.
      Bonne journée à toi et à bientôt au bord de la Touques.
      Gaël

Laisser un commentaire